vendredi 11 décembre 2020

Poésie, peinture et morale chinoise

 

Shitao, Devant la cascade du mont Lu

Seuls nous restons face à face,

Le mont Jin Ting et moi,

Sans nous lasser jamais l’un de l’autre

Li Bai

Le 25novembre dernier, La grande librairie recevait JMG Le Clezio, Charles Juliet et Jeanne Cherhal. Le Clezio était venu présenter son dernier livre consacré à la poésie Tang : Le flot de la poésie continuera de couler.

Vous pouvez retrouver cette émission à l’adresse :

La grande librairie - Émission du mercredi 25 novembre 2020 en streaming - Replay France 5 | France tv    disponible jusqu’au 25 décembre

Les participants abordèrent le thème de la recherche de l’identification avec l’objet représenté poursuivie par les poètes et les peintres chinois mais aussi par les héros des romans de Le Clézio. Charles Juliet fit remarquer que cette recherche d’identification est favorisée par la tradition culturelle d’Extrême-Orient où des courants de pensée comme le bouddhisme ont entrainé les esprits à la contemplation, à la méditation, à savoir lâcher prise à l’emprise de l’intellect et de la conscience volontaire pour parvenir à ce que les Chinois nomment la « vacuité du cœur ». Charles Juliet rappela qu’en chinois le cœur et l’esprit d’une part, l’intelligence et la sensibilité sont traduits par un seul mot introduisant ainsi au niveau du vocabulaire un rééquilibrage et une continuité entre le cœur et l’esprit, entre l’intelligence et la sensibilité, entre le sensible et l’intelligible. Rééquilibrage et continuité qui ne peuvent que favoriser l’identification à ce que l’on a devant soi.

Charles Juliet a écrit un opuscule où il rapproche l’expérience spirituelle de Shitao et de Cézanne. Tous deux cherchent comme le dit Cézanne à « pénétrer ce que l’on a devant soi ». Matisse ne pensait pas autrement lui qui aimait à répéter : "Comme disent les Chinois, qui veut dessiner un arbre doit savoir grandir avec lui". De cette identification procède une naissance réciproque : Shitao "Maintenant, les Monts et les Fleuves me chargent de parler pour eux; ils sont nés en moi et moi en eux". Et Cézanne : "le paysage se pense en moi, je suis sa conscience". D'où les derniers vers du poème de Li Bai :

"Seuls nous restons face à face, Le mont Jin Ting et moi, Sans nous lasser jamais l’un de l’autre"

L’intervention de Charles Juliet à La grande librairie m’a donné l’idée de relire ce petit ouvrage. J’ai remarqué une phrase à laquelle je n’avais pas prêté attention lors de ma première lecture, il y a de cela quelques années, et qui maintenant rejoint mes recherches sur le Yi Jing. Charles Juliet rappelle que Shitao aimait à citer cette phrase du Livre des Mutations : « l’homme de bien œuvre en lui-même sans relâche ». Cette phrase contient le fondement de la morale chinoise. Il faut la rapprocher des deux premiers hexagrammes du Yi Jing, Qian et Kun, le Ciel et la Terre, le Yin et le Yang dont l’interaction produit sans relâche les existants. Ainsi le Dao est vertueux, le Dao est généreux comme le dit Laozi, 34. Le fondement de la morale consiste à se conformer au fonctionnement du Dao et à œuvrer sans relâche en nous-mêmes pour parvenir à cette liberté souveraine dont parle Confucius où il peut suivre les désirs de son cœur sans transgresser aucune règle Les Entretiens II,4.

Ainsi le Yi Jing nous offre une aide à la prise de décision mais aussi une certaine conception du monde, de la sagesse et de la morale.

Jean-Louis

dimanche 22 novembre 2020

Petits secrets des conférences : "cette vile et misérable nécessité"


 Lorsque je prépare une conférence je le fais, pour reprendre l’expression d’une amie, « à mort ». Ce qui signifie que j’écris mon texte et que je l’apprends par cœur. Même si je n’en fais pas mystère, je ne me vante pas de cette pratique qui réduit mon éloquence à peu de chose. Pourtant je viens de trouver un précédent prestigieux en la personne de Montaigne qui lui aussi lorsqu’il devait faire une intervention un peu longue apprenait son texte par cœur.

Voici ce qu’il écrit au Livre II des Essais, chapitre XVII. « Et quand j’ay un propos de conséquence à tenir, s’il est de longue haleine, je suis réduit à cette vile et misérable nécessité, d’apprendre par cœur mot à mot ce que j’ai à dire : autrement je n’aurais ni façon, ni assurance, étant en crainte que ma mémoire vînt à me faire un mauvais tour. »

Montaigne est contraint d’apprendre par cœur car il a peur que sa mémoire lui fasse défaut et d’oublier ainsi des choses qu’il souhaitait exposer. Moi j’apprends par cœur car je suis incapable de former une phrase correcte devant un auditoire un peu nombreux ; j’hésite, je bafouille en un mot je suis incapable d’improviser.

 J’ai trouvé cette anecdote concernant Montaigne dans un petit livre d’Antoine Compagnon, professeur au Collège de France : Un été avec Montaigne qui reprend une série d’émissions diffusées sur France Inter durant l’été 2012.

 J’ai trouvé dans ce livre une autre anecdote amusante. Montaigne a beaucoup hésité sur la langue à utiliser pour écrire ses Essais. A son époque si on voulait écrire pour la postérité on écrivait en latin. Mais Montaigne ne pensait pas qu’on le lirait longtemps. Il a choisi le français parce que cette langue est celle des lecteurs pour qui il écrit. Des lecteurs ou plutôt des lectrices. « Si Montaigne a décidé d’écrire en français, c’est bien parce que ses lecteurs rêvés sont des femmes, moins familières des langues anciennes que les hommes ». Bien des années plus tard Jean-Paul Sartre dira aussi qu’il écrivait pour être lu par les femmes. Mais Sartre était un grand séducteur. Je ne sais ce qu’il en était de Montaigne.

 J’aime ces petites anecdotes qui nous rendent plus proches les hommes du passé. Elles remplissent Les Essais.

Jean-Louis

samedi 14 novembre 2020

Zou Yan et Abu Yusuf Yacub ibn Ishaq al-Sabah Al Kindî

                                                                 Zou Yan

                                                                   Al Kindî

Abu Yusuf Yacub ibn Ishaq al-Sabah Al Kindî. Un bien joli nom n’est-ce pas ? Un peu difficile à retenir. Alors on peut le simplifier en Al-Kindî. Qui était Al-Kindî (801-873) ? Il est considéré comme l’un des plus grands philosophes arabes. Il est l’auteur de près de 300 ouvrages touchant les domaines les plus divers : notamment philosophie, mathématiques, astronomie, physique, chimie, musique et …astrologie. Il joua un rôle dans la transmission des auteurs grecs comme Platon et Aristote. Je connaissais les noms d’Avicenne et d’Averroès. Mais je dois avouer que j’ignorais le nom d’Al Kindî. Où l’ai-je découvert ? Dans un livre dont je vous ai déjà parlé sur ce blog : L’oracle della luna de Fréderic Lenoir (voir mon post du 1er Octobre). Pourquoi j’en parle aujourd’hui ? Parce que j’ai découvert, en lisant l’article d’Anne Cheng sur le parallélisme qu’on pouvait faire un rapprochement entre lui et un certain Zou Yan. Tous deux ont établi une  corrélation entre les signes astrologiques (astrologie héritée des Caldéens chez Al-Kindî et astrologie chinoise chez Zou Yan) et les cycles de l’histoire humaine.

 Commençons par l’ordre chronologique donc par Zou Yan (305-240 av JC). J’ai déjà parlé de cet auteur dans mon post du 9 août. A partir des éléments contenus notamment dans le Yijing il a médité sur une vaste synthèse dont il a fait la « doctrine du Ying-Yang et des cinq éléments ».

Voyons ce qu’en dit Anne Cheng. « Le nom de Zou Yan reste en particulier associé à la corrélation qu’il aurait établie entre la succession des « Cinq éléments » (wuxing) et les cycles de l’histoire humaine. D’après cette théorie, c’est la vertu de l’élément Terre qui aurait prédominé sous le règne de l’Empereur Jaune, avec toutes les correspondances qui peuvent s’y rapporter dans les champs aussi variés que les saisons, les points cardinaux, les couleurs et, pour ce qui est du monde humain, les qualités morales, les institutions politiques, les principes gouvernementaux …Puis sous le règne de Yu, fondateur de la dynastie des Xia, aurait prédominé la vertu du Bois ; sous les Shang, celle du Métal et sous les Zhou, celle du Feu, ce qui laissait présager que la dynastie suivante serait dominée par l’Eau, élément effectivement adopté par Qin. C’est probablement l’idée d’une telle corrélation, avec tout le potentiel prophétique qu’elle implique, qui suscita l’intérêt des souverains des Royaumes Combattants, puis celui du Premier Empereur tout particulièrement, et qui devait connaître sous les Han une fortune politique sans précédent. »

Voyons maintenant la corrélation établie par Al-Kindî entre les signes du Zodiaque hérité des Chaldéens et les cycles de l’histoire humaine. Quatre mille ans avant Jésus-Christ, l’équinoxe du Printemps se levait dans la constellation du Taureau. C’est l’époque où l’homme a commencé à se sédentariser, à construire des bâtiments en brique. Sédentarisation et construction sont les deux traits les plus caractéristiques de ce signe. Les religions de l’époque à Sumer, en Assyrie, en Égypte vénéraient la figure du taureau. C’est le culte du Minotaure ou du Dieu Apis à tête de taureau. Deux mille ans avant Jésus Christ, l’équinoxe du Printemps est passé dans la constellation du Bélier. Le sacrifice pratiqué alors était celui d’un bélier, comme le montre celui d’Abraham. Symboliquement le Bélier correspond à cette ère de conquête et de développement des grands empires égyptiens, perses, macédoniens et romains. Puis la venue du Christ est concomitante avec la survenance de l’équinoxe de Printemps dans la constellation des Poissons. Le poisson est l’emblème des premiers chrétiens parce que le mot poisson en grec, ICHTUS, est formé des premières lettres des cinq mots de la phrase Iesous Kristos Theou Huios Sôter, ce qui signifie Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur mais aussi parce que la symbolique des poissons s’ajuste fort bien aux traits dominants de la religion chrétienne : compassion, don de soi, recherche d’unité du genre humain. Deux mille ans après Jésus Christ c’est-à-dire à notre époque le soleil du Printemps se lève dans la constellation du Verseau. Devrait s’en suivre une humanisation de la religion car le Verseau a le visage d’un homme ou d’un ange. D’après la symbolique du signe devrait s’ouvrir une nouvelle ère fondée sur l’idée de fraternité humaine. Espérons !

 Le livre de Fréderic Lenoir montre que les Puissants de la Renaissance furent très intéressés par le potentiel prophétique des livres d’Al-Kindï comme le furent les souverains chinois par les écrits de Zou Yan

 Voilà ! Alors que penser de la divination et de l’astrologie ? Je dois avouer que je suis mal à l’aise dès que je quitte la terre ferme du rationalisme cartésien. Toutefois, quelque soit le crédit que l’on accorde ou non à ces pratiques, elles sont révélatrices d’un mode de fonctionnement de l’esprit basé sur le raisonnement analogique et c’est en cela qu’elles m’intéressent. Ce mode de fonctionnement de l’esprit a été relégué dans notre culture à des pratiques périphériques. Il a, par contre, connu une fortune particulière chez les peuples dits « premiers » mais aussi en Chine où il a joué un rôle essentiel dans la formation de la culture.

Jean-Louis