mardi 5 mai 2020

Trois représentations de la transition


On le sait, la réalité chinoise est structurée en couples d’opposés complémentaires. Dès lors le changement, l’évolution consistent au passage, à la transition d’un opposé vers son contraire. Comment est pensée cette transition ? « on passe du Yin au Yang, de l’indifférencié au différencié par transition insensible. » Anne Cheng
Je vous propose d’examiner trois représentations de cette transition.

La figure du Taijitu



On peut remarquer que la diminution d’un opposé est compensée par l’augmentation de son contraire. Entre les opposés il y a un rapport compensateur.
Chaque opposé contient le germe, l’amorce de sa transformation (c’est le petit rond de couleur opposée).
Sous l’influence de cette amorce, la transition se fait progressivement, insensiblement (voir remarque d’Anne Cheng).

Le Yi Jing
Je prendrai comme exemple l’hexagramme 41, Sun, la diminution. Cet hexagramme dérive de Tai, l’essor par interversion des traits supérieurs des deux trigrammes.

  Hexagramme 41, Sun, la diminution

                                                         Hexagramme 11, Tai, l'essor


Il y a diminution du trigramme inférieur puisque le trait Yang  (9) est remplacé par un trait Yin (6). Cette diminution est compensée par l’augmentation du trigramme supérieur où le trait Yin est remplacé par un trait Yang. On retrouve le rapport compensateur entre les opposés.
On retrouve la notion de germe, d’amorce dans la mesure où le changement commence au niveau supérieur des trigrammes, donc à un niveau superficiel. « Amorce subtile d’une transformation compensatrice » François Jullien P. 1251
Le commentaire symbolique donne une illustration symbolique de ce rapport compensateur sur le plan moral. Il est dans la nature du Yang d’être « dur » et dans la nature du Yin d’être malléable. Un excès de Yang aboutit à un durcissement qui sur le plan moral se traduit par la colère. Un excès de Yin produit un amollissement qui nous fait céder aux « désirs ». En remplaçant, dans le trigramme inférieur un trait Yang par un trait Yin on apaise la colère et on obtient le trigramme du lac Dui dont la valeur affective est la joie. En remplaçant, dans le trigramme supérieur, un trait Yin par un trait Yang on obtient le trigramme Gen, la montagne dont la valeur morale est l’immobilité. Le désir est stoppé. Les deux éléments montagne et eau sont à leur place et le « paysage intérieur » est harmonieux. François Jullien P. 1253.

Voyons maintenant comment est représenté la transition dans la peinture de paysage et la poésie

La peinture de paysage et la poésie
Je prendrai comme exemple une peinture de Shitao intitulée Ruisseau en hiver reproduite dans le livre de François Cheng, Shitao ou la saveur du monde, éditions Phébus. 


Cette peinture contient un poème de Shitao dont voici la traduction par François Cheng.

Personne en vue sur le sentier ancien.
Le ruisseau sinue dans le vallon vide.
L’oiseau seul connaît le cœur du printemps :
Son chant déjà résonne au sein des monts !

Le poème et la peinture évoquent la transition de l’hiver vers le printemps (du Yin au Yang). Nous retrouvons les caractéristiques de la transition décrites dans la figure du Taijitu et dans le Yi Jing, particulièrement la notion de germe, d’amorce cachée (dans le poème c’est l’oiseau) qui conduit à la transformation. Je reproduis le commentaire de François Cheng particulièrement beau et explicite.

Ne cherchez pas l’oiseau dont parle le poème …Ne cherchez pas non plus le printemps. L’art chinois exige du regard qu’il découvre ce qui n’est pas montré. Nous sommes bien en hiver, et pas le moindre bourgeon en vue. Le type de trait élu ici par l’artiste, sec, amer comme le thé vert, est en harmonie avec la saison : il évoque le manque, l’ascèse de la chair repliée sur elle-même, le refus du confort satisfait de soi. Il y a de la grandeur dans cette âpre réfutation du bien être.
Mais ne nous y trompons pas, le pinceau dit aussi autre chose, et le poème nous met sur la voie. Que l’œil se force à voir à voir ce que cache cet hiver-là. Quand personne n’est en vue, quelqu’un pourtant est là. Quand le vallon n’a à offrir que son vide, une présence déjà l’habite. Que font là ces rochers prosternés ? Dans quelle attente ?
On nous montre l’hiver. Et nous sommes requis d’entendre le printemps.

Voilà ces diverses représentations de la transition s’éclairent mutuellement.

Notons cette notion de germe, d’infime amorce importante dans la pensée chinoise et particulièrement dans le Yi Jing. Voir Anne Cheng P 280 : Dans les Mutations se trouve la formulation la plus achevée de l’extrême attention que prête la pensée chinoise à ce qui est en germe, ce qui n’est encore qu’en gestation.
A suivre,
Jean-Louis

vendredi 1 mai 2020

Heng, hexagramme 32, la durée, le temps chinois

Hexagramme 32, Heng, la durée

L'examen de cet hexagramme est intéressant car il va nous permettre d'approcher une certaine conception de la durée et à travers la durée du temps chinois et de voir face à cette conception l'attitude du Sage mais aussi du consultant du Yi Jing qui désire obtenir une aide à la décision.

Nous venons d’examiner l’hexagramme 31, Xian, l’incitation stimulatrice qui procède par transformation de Pi, le déclin et qui représente une voie pour dépasser celui-ci. Nous allons maintenant examiner l’hexagramme 32, Heng, la durée conservatrice qui procède par transformation de Tai, l’essor, la prospérité et qui représente une voie pour conserver celui-ci. Les deux traits permutés sont les traits inférieurs des trigrammes : les premier et quatrième. 

 Hexgramme 11, Tai, l'essor

                                                        Hexagramme 32, Heng, la durée
 
Mais comme Xian, l’incitation, Heng, la durée, est une figure ambigüe. Elle est bien nécessaire pour maintenir Tai, l’essor, la prospérité. Mais elle peut aussi aboutir à la sclérose. Tout dépend donc de comment elle est envisagée.
Dés lors la figure peut s’interpréter de deux manières.
Dans un sens favorable.
 Ici l’analyse de Heng, la durée, est intéressante car elle va nous permettre de confronter deux conceptions de l’Idéal moral et de considérer le rôle joué dans la morale chinoise par les notions d’intégrité, de rectitude (zheng), de centre ou de Milieu (zhong).
L’idéal moral peut être fondé sur les valeurs qui trouvent leur origine dans une parole révélée par Dieu. L’idéal sera alors absolu, d’origine transcendante, immuable dans la durée. Dans l’optique chinoise ce n’est pas cette conception de la durée et de l’Idéal qui permet de conserver Tai, l’essor, la prospérité. Que signifie, dans ce cas la durée ? Simplement que, comme on le constate à propos de la nature, le processus n’a pas de fin comme en témoigne l’alternance cyclique des astres ou des saisons. La durée ainsi comprise s’oppose à la fixité. La conduite du Sage se calque sur la nature.
« La persévérance du Sage dans la conduite ne signifie pas pour autant que le Sage n’évolue pas pour s‘adapter aux circonstances (selon l’expression commune, le Sage, en Chine, reste intègre mais sans s’obstiner.) » François Jullien P. 1244.
Voir sur ce point Anne Cheng, Introduction aux Entretiens. « Un esprit occidental ne manque pas de s’étonner de cette absence de critères absolus, de valeurs abstraites, dans la « philosophie » de Confucius. Mais ce qui en fait l’originalité, c’est précisément cette intuition que le critère du Juste change avec le temps et les circonstances (VI,10 ; VIII,13, XV,6) ».

L’Idéal du Sage chinois n’est pas un Idéal transcendant, absolu. Pour la nature, comme pour le Sage ou le Souverain la durée s’obtient en s’adaptant aux circonstances, aux continuelles variations tout en restant intègre, en conservant sa rectitude (zheng, sa vertu au sens du mot latin virtus c’est-à-dire au cœur, à l’énergie qui réside en quelqu’un), en se maintenant « au centre » c’est-à-dire en empruntant la voie juste qui implique le lieu adéquat et le moment propice. Ce centre, ce Milieu (zhong), « n’est donc pas un point équidistant entre deux termes, mais bien plutôt ce pôle dont l’attraction nous tire vers le haut, créant et maintenant dans toute situation de vie une tension qui nous fait aspirer toujours davantage à la meilleure part de ce qui naît entre nous… faute de cette tension, de cette exigence constante maintenue au gré des mutations, l’ordre de vie qu’est le Dao ne saurait se créer, ni perdurer. » Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise.
Or ce sont précisément les deux traits centraux des trigrammes (les deuxième et cinquième trait) qui illustrent cette durée véritable qui « ne s’obtient qu’à condition de maintenir un juste équilibre au travers de la modification ».

Dans un sens défavorable.
C’est par exemple l’illusion illustrée par le premier trait, nous dit Wang Fuzhi, de pouvoir atteindre la durée par une illumination soudaine, comme le pensent les bouddhistes de l’Ecole du Sud « subitiste ».
Un autre type d’illusion est de penser pouvoir atteindre la durée par chance. « Comme au quatrième trait (« pas de gibier dans le champ » indique de façon imagée la formule) : ce trait yang vient se tapir au pied des traits yin, tel le chasseur à l’affût, mais sans accéder à une position stable que représenterait pou lui le cinquième trait. Or bien des exemples historiques nous prouvent, ajoutent Wang Fuzhi, combien il est périlleux de partir en quête de la durée … comme on guette une occasion ». François Jullien P 1244, 1255.

« La durée ne s’oppose pas à l’évolution, elle consiste au contraire dans la possibilité de pouvoir toujours évoluer. Mais reste à comprendre en quoi consiste cette évolution. » FJ P. 1246. C’est ce que nous verrons dans un prochain article.

Voici, bien sûr, une lecture « philosophique » du Yi Jing.  

Cet article sur Heng, la durée nous a permis d’aborder de nombreuses notions mais bien sûr surtout celle du temps « chinois ». « Cette exigence d’adaptation à la mutation se traduit au premier chef dans la notion d’ »opportunité » qui conçoit le temps non pas comme un écoulement homogène et régulier, mais comme un processus constitué de moments plus ou moins favorables » Anne Cheng P. 286. Le rôle du Yi Jing étant bien sûr de nous aider à saisir ces moments favorables, ces opportunités.
A suivre,
Jean-Louis